Le tĂ©lescope qui va changer l’astronomie

Après des années de retard et de frustration, le télescope spatial James Webb est prêt à être lancé.

Cet automne, si la date de lancement n’est pas repoussĂ©e, le tĂ©lescope spatial James Webb de la NASA – le plus puissant, le plus coĂ»teux et le plus attendu de tous les temps pour scruter l’univers – dĂ©collera de la Guyane française Ă  bord d’une fusĂ©e Ariane 5. Après 26 ans de conception et d’innombrables retards, le JWST, comme les astronomes l’appellent gĂ©nĂ©ralement, Ă©clipsera le tĂ©lescope spatial Hubble en termes de taille, de rĂ©solution et de capacitĂ© Ă  voir des objets très peu lumineux. Contrairement Ă  Hubble, qui fonctionne principalement dans le spectre visible, Webb utilisera des camĂ©ras et des spectrographes rĂ©glĂ©s sur les longueurs d’onde de l’infrarouge proche et moyen pour observer certains des objets les plus anciens du cosmos, avec une sensibilitĂ© 1 000 fois supĂ©rieure Ă  celle des anciens tĂ©lescopes spatiaux infrarouges. Les miroirs brillants recouverts d’or du JWST collecteront les photons qui ont voyagĂ© vers nous depuis quelques centaines de millions d’annĂ©es après le Big Bang.

Le JWST est-il remarquable ? IndĂ©niablement. Est-il nĂ©cessaire ? Les spĂ©cialistes de l’espace rĂ©pondraient par l’affirmative. Le Webb permettra de dĂ©couvrir des mystères sur nos origines cosmiques qui dĂ©passent les capacitĂ©s du Hubble, vieux de 31 ans, ou de tout autre observatoire, dans l’espace ou au sol. Le nouveau tĂ©lescope est d’une conception totalement nouvelle. Pour empĂŞcher la lumière chaude du soleil de frapper ses dĂ©tecteurs infrarouges super froids, le Webb est dotĂ© d’un pare-soleil aussi grand qu’un court de tennis, composĂ© de cinq couches de film Kapton, chacune n’Ă©tant pas plus Ă©paisse qu’un sac en plastique. Avec d’autres types de blindage, le bouclier contribuera Ă©galement Ă  la protection contre les impacts de mĂ©tĂ©orites. Le gigantesque miroir primaire du tĂ©lescope, d’un diamètre de 6,5 mètres (celui de Hubble ne mesurait que 2,4 mètres), est une mosaĂŻque de 18 segments hexagonaux Ă©troitement ajustĂ©s, et l’ensemble doit ĂŞtre repliĂ© comme les feuilles d’une table de salle Ă  manger pour entrer dans le cĂ´ne de nez de la fusĂ©e Ariane pour le lancement.

Au cours du voyage de près d’un mois qui le mènera jusqu’Ă  sa demeure dans l’espace, le tĂ©lescope dĂ©ploiera et dĂ©pliera ses nombreux Ă©lĂ©ments dans une sĂ©quence d’une complexitĂ© Ă  couper le souffle. Après avoir dĂ©ballĂ© et dĂ©ployĂ© les panneaux solaires, les antennes, les perches, les radiateurs, les miroirs et le pare-soleil lui-mĂŞme (qui se dĂ©ploie comme un parasol Ă  plusieurs couches), le tĂ©lescope sera refroidi Ă  des tempĂ©ratures avoisinant les moins 400 degrĂ©s Fahrenheit, tout en restant Ă©loignĂ© du soleil, de la lune et de la Terre afin de conserver sa sensibilitĂ© aux infrarouges.

Sa destination finale est une orbite stable autour du point de Lagrange 2, ou L2, Ă  un million de kilomètres de la Terre – un point d’Ă©quilibre qui Ă©quilibre les forces gravitationnelles du soleil, de la Terre et de la lune de sorte que le tĂ©lescope n’a besoin que d’un minimum de carburant pour les corrections d’orbite. Contrairement Ă  Hubble, le JWST n’est pas conçu pour ĂŞtre mis Ă  niveau. Hubble a Ă©tĂ© sauvĂ© de l’ignominie en 1993 par une Ă©quipe d’astronautes qui a corrigĂ© le miroir dĂ©formĂ© avec lequel le tĂ©lescope avait Ă©tĂ© lancĂ© trois ans auparavant. Il n’y aura pas de tel sauvetage si quelque chose se passe mal avec Webb ; l’observatoire doit fonctionner parfaitement. Pour s’en assurer, la NASA a dĂ©pensĂ© beaucoup de temps, d’argent et de stress, car les ingĂ©nieurs ont testĂ©, retestĂ© et essayĂ© d’intĂ©grer suffisamment de redondance – « deux de chaque chose » – pour Ă©viter toute dĂ©faillance.

« Il s’agit de l’observatoire et de l’engin spatial le plus complexe jamais entrepris « , a dĂ©clarĂ© Klaus Pontoppidan, astrochimiste et scientifique de projet pour les opĂ©rations scientifiques du JWST au Space Telescope Science Institute de Baltimore. Tout comme pour Hubble, l’institut fait office de centre nerveux du tĂ©lescope, produisant des logiciels pour les systèmes de contrĂ´le au sol, coordonnant le dĂ©ploiement initial de l’observatoire, programmant les observations scientifiques pour les astronomes du monde entier, et recevant et archivant toutes les donnĂ©es de Webb. « J’ai confiance dans les personnes qui s’occupent des dĂ©ploiements et du matĂ©riel », a-t-il dĂ©clarĂ©, « et je pense que cela va bien se passer ».

John Mather, astrophysicien senior et scientifique du projet Webb au Goddard Space Flight Center de la NASA, situĂ© Ă  proximitĂ©, a commencĂ© Ă  travailler sur le projet – alors appelĂ© Next Generation Space Telescope – en 1995. (Le nom a ensuite Ă©tĂ© modifiĂ© pour rendre hommage Ă  l’administrateur qui a guidĂ© la NASA lors des alunissages d’Apollo dans les annĂ©es 1960. Après la diffusion, en mai dernier, d’une pĂ©tition accusant Webb d’ĂŞtre impliquĂ© dans une purge d’employĂ©s gouvernementaux LGBTQ dans les annĂ©es 1950, le nom pourrait changer Ă  nouveau). Lorsqu’il a commencĂ© Ă  travailler sur le projet Webb, M. Mather venait de mettre un terme Ă  son rĂ´le clĂ© dans le projet Cosmic Background Explorer (COBE), qui a mesurĂ© avec prĂ©cision la lueur primordiale du rayonnement micro-ondes de l’univers et lui a valu le prix Nobel de physique en 2006.

« COBE Ă©tait terminĂ©, et j’ai reçu un appel tĂ©lĂ©phonique de la NASA au sujet de ce tĂ©lescope de nouvelle gĂ©nĂ©ration », se souvient-il. « Est-ce que je voulais ĂŞtre un scientifique en chef ? Bien sĂ»r ! Mais je ne comprenais pas que cela prendrait une Ă©ternitĂ©. »

Comme le raconte Mather, Alan Dressler, astronome principal aux observatoires Carnegie qui Ă©tudie l’Ă©volution galactique, a contribuĂ© Ă  convaincre Dan Goldin, alors administrateur de la NASA, qu’un très grand tĂ©lescope infrarouge Ă©tait nĂ©cessaire dans l’espace, un tĂ©lescope qui pourrait remonter dans le temps jusqu’Ă  environ 13 milliards d’annĂ©es pour dĂ©tecter les premières Ă©toiles et galaxies. Les scientifiques pensent qu’Ă  cette Ă©poque, quelques centaines de millions d’annĂ©es après le Big Bang, des nuages de gaz neutre se sont condensĂ©s pour former les premiers objets lumineux. En raison de l’expansion de l’univers, la lumière provenant de ces premières Ă©toiles et galaxies a Ă©tĂ© dĂ©placĂ©e de ses courtes longueurs d’onde initiales vers l’infrarouge. Malheureusement, Hubble ne peut pas voir assez loin dans cette rĂ©gion du spectre. Le tĂ©lescope spatial Spitzer de la NASA (2003-2020) le pouvait, mais avec un miroir de moins d’un mètre de diamètre, il n’avait pas la capacitĂ© de voir des objets très Ă©loignĂ©s.

« Avec Hubble, en particulier, nous avions espĂ©rĂ© pouvoir voir des galaxies en train de naĂ®tre, mais nous ne pouvons pas », a expliquĂ© Mather. « Ces objets sont trop Ă©loignĂ©s et trop faibles. Leur lumière est plus dĂ©calĂ©e vers le rouge que ce que Hubble peut recevoir. Le JWST nous aidera donc Ă  comprendre comment le premier univers lisse a produit des graines qui se sont transformĂ©es en objets, galaxies et trous noirs. » M. Mather espère que l’acuitĂ© du JWST « nous renseignera Ă©galement sur les ondes gravitationnelles prĂ©sentes dans ce matĂ©riau primitif. La prĂ©sence – ou l’absence – d’ondes gravitationnelles fait une grande diffĂ©rence dans notre comprĂ©hension de la physique de base. »

Difficultés budgétaires et techniques

Lorsque Mather s’est engagĂ© dans le projet Next Generation Space Telescope, il a invitĂ© son collègue astrophysicien de Goddard, Eric Smith, qui avait de l’expĂ©rience en astronomie spatiale, Ă  collaborer aux exigences scientifiques du tĂ©lescope et Ă  sa conception initiale. Les deux hommes se sont mis au travail avec des comitĂ©s techniques, des Ă©quipes d’ingĂ©nieurs et des entrepreneurs aĂ©rospatiaux pour crĂ©er des concepts et des dessins pour le nouvel observatoire spatial.

Dès le dĂ©part, l’ampleur du projet a Ă©tĂ© sous-estimĂ©e, et son exĂ©cution a Ă©tĂ© terriblement sous-budgĂ©tĂ©e. Les estimations initiales en 1996 pour un tĂ©lescope plus petit Ă©taient de 1 Ă  3,5 milliards de dollars, avec une date de lancement prĂ©vue dès 2007. Aujourd’hui, le prix dĂ©passe les 9,3 milliards de dollars.

Les dĂ©passements de budget n’ont pas Ă©tĂ© une totale surprise. « Dan Goldin Ă©tait un grand enthousiaste pour faire les choses moins chères », se souvient Mather. « La rĂ©ponse lors des premières rĂ©unions Ă©tait un rire : ‘Ok patron, on va essayer’. Mais on ne pouvait pas faire [ce tĂ©lescope] avec le budget qu’il demandait. »

Smith, qui est maintenant le scientifique chargĂ© du programme Webb au siège de la NASA (il a Ă©galement occupĂ© ce poste pour Hubble), a dĂ©clarĂ© que la structure et la taille du tĂ©lescope n’ont cessĂ© de se transformer, tout comme la complexitĂ© des Ă©quipements au sol et des systèmes de test nĂ©cessaires pour garantir un fonctionnement sans faille dans l’espace. Par exemple, de nouvelles puces de processeur ont dĂ» ĂŞtre dĂ©veloppĂ©es pour rĂ©pondre Ă  des exigences très strictes en matière de faible niveau de bruit. Le bĂ©ryllium non magnĂ©tique a Ă©tĂ© choisi comme substrat des miroirs – au lieu du verre de silice utilisĂ© dans Hubble – en raison de sa lĂ©gèretĂ©, de sa rigiditĂ©, de sa forte conductivitĂ© Ă©lectrique et de sa capacitĂ© Ă  conserver sa forme dans une gamme de tempĂ©ratures extrĂŞmes. Pour augmenter leur rĂ©flectivitĂ©, les miroirs ont dĂ» ĂŞtre recouverts d’une couche d’or de seulement 120 nanomètres d’Ă©paisseur, appliquĂ©e par dĂ©pĂ´t sous vide en phase vapeur.

Une telle innovation coĂ»te de l’argent.  » De nombreuses missions d’astronomie se sont appuyĂ©es sur des homologues de l’armĂ©e et de l’agence spatiale [pour leur patrimoine technique] « , a dĂ©clarĂ© Smith. « Mais c’est nous [la NASA] qui payons le prix fort pour la plus grande partie de ce projet », bien que l’Europe et le Canada, en tant que partenaires, aient apportĂ© des fonds, du personnel et des instruments scientifiques, ainsi que le lancement de la fusĂ©e Ariane.

Les problèmes politiques et budgĂ©taires du projet se sont accumulĂ©s. MĂŞme après que la construction principale du tĂ©lescope a commencĂ© en 2008 et qu’il a passĂ© son examen critique de conception en 2010 avec d’excellentes notes techniques, les dĂ©passements de coĂ»ts ont incitĂ© le Congrès Ă  demander un examen indĂ©pendant. Un an plus tard, une commission des crĂ©dits de la Chambre des reprĂ©sentants a mĂŞme tentĂ© d’annuler le projet en rĂ©duisant le budget global de la NASA de 1,9 milliard de dollars. Mais en novembre 2011, les critiques ont reculĂ©, en partie parce que le JWST a reçu le soutien de l’American Astronomical Society et que l’influente sĂ©natrice Barbara Mikulski a dĂ©fendu un projet coĂ»teux basĂ© dans son État natal, le Maryland. Le Congrès a alors plafonnĂ© le budget du tĂ©lescope Ă  8 milliards de dollars. Ce total a Ă©tĂ© largement dĂ©passĂ©.

Smith propose une explication. « Nous n’avons jamais rien construit de tel auparavant », a-t-il dĂ©clarĂ©. « Le projet [initial] n’Ă©tait pas assez vaste et, par la suite, nous avons pris conscience de la difficultĂ© technique du projet. D’une part, le miroir du tĂ©lescope nĂ©cessaire pour obtenir la sensibilitĂ© requise dĂ©passerait la taille de n’importe quel carĂ©nage de fusĂ©e, la partie supĂ©rieure qui encapsule le vaisseau spatial. Le miroir devait donc ĂŞtre segmentĂ© et repliĂ© Ă  l’intĂ©rieur du cĂ´ne de nez.

« Nous savions Ă©galement que nous avions besoin d’un tĂ©lescope dĂ©ployable », a dĂ©clarĂ© Smith, un tĂ©lescope qui se dĂ©ploierait dans une sĂ©quence complexe d’opĂ©rations et prendrait son poste Ă  des millions de kilomètres de distance plutĂ´t qu’en orbite terrestre comme Hubble. Et parce que l’on souhaite dĂ©tecter le très faible rayonnement infrarouge provenant des confins de l’univers, l’observatoire lui-mĂŞme doit Ă©mettre le moins d’Ă©nergie thermique possible. « Nous devrions le refroidir et le maintenir au frais, ce qui implique un pare-soleil et un tube qui bloque la lumière [parasite] », explique M. Smith. « Mais le tube a une masse, et vous voulez minimiser la quantitĂ© de masse que vous lancez. [Nous savions donc que si nous devions placer ce tĂ©lescope loin de la Terre, qui est une grande source de lumière infrarouge (avec le soleil et l’Ă©lectronique de l’observatoire), nous aurions besoin d’un parasol – un Ă©cran unilatĂ©ral faisant face au soleil, Ă  la Terre et Ă  la lune. Les miroirs se trouvent sur le cĂ´tĂ© froid ».

La NASA avait besoin d’un nouvel Ă©quipement au sol pour tester tout ce dĂ©ploiement compliquĂ©. Et essayer d’imiter la dynamique zĂ©ro-G de ce vaisseau spatial unique en son genre en gravitĂ© normale Ă©tait un gros travail en soi, surtout lorsqu’il s’agissait de tester le pare-soleil Ă  cinq couches, qui doit ĂŞtre soigneusement « tendu » et serrĂ© dans l’espace après son dĂ©ploiement. En 2018, Ă  la grande honte de la NASA, le couvercle du bouclier solaire a perdu certaines de ses vis et rondelles lors de tests de vibration et d’acoustique. Cela a entraĂ®nĂ© un autre retard, le temps qu’un comitĂ© d’examen indĂ©pendant se penche sur cette question et sur d’autres problèmes techniques.

Espoirs et craintes

Ă€ son apogĂ©e, pas moins de 2 000 scientifiques et techniciens travaillaient sur le Webb, avec un total d’environ 10 000 personnes impliquĂ©es dans sa construction au fil des dĂ©cennies. Northrop Grumman est le maĂ®tre d’Ĺ“uvre du tĂ©lescope, après avoir rachetĂ© en 2002 la sociĂ©tĂ© TRW, qui avait remportĂ© le contrat initial. Outre le vaisseau spatial, les miroirs (primaire et secondaire) et le pare-soleil, quatre instruments ont dĂ» ĂŞtre conçus et construits pour analyser la lumière collectĂ©e par le miroir. La spectroscopie est tout aussi importante que l’imagerie, car elle dĂ©compose la lumière entrante en longueurs d’onde discrètes qui peuvent rĂ©vĂ©ler la composition chimique de l’objet source, son mouvement et d’autres propriĂ©tĂ©s physiques.

L’UniversitĂ© de l’Arizona fournit la camĂ©ra proche infrarouge, ou NIRCam. L’Agence spatiale europĂ©enne (ESA), en coopĂ©ration avec le Jet Propulsion Laboratory (JPL), a fourni l’instrument infrarouge moyen (MIRI), une combinaison de camĂ©ra et de spectrographe qui voit encore plus loin dans l’infrarouge.

L’ESA a Ă©galement construit NIRSpec, abrĂ©viation de Near-Infrared Spectrometer (spectromètre dans le proche infrarouge), qui est particulièrement adaptĂ© Ă  l’Ă©tude des galaxies lointaines et peut analyser la lumière de plus de 100 sources Ă  la fois. « C’est la première fois que cela se fait dans l’espace », a dĂ©clarĂ© Nora LĂĽtzgendorf, scientifique responsable de l’instrument NIRSpec. Cette capacitĂ© unique provient d’un nouveau rĂ©seau de micro-obturateurs dont les cellules (de la largeur moyenne d’un cheveu humain) ont de minuscules couvercles qui s’ouvrent et se ferment individuellement lorsqu’un champ magnĂ©tique est appliquĂ©, ce qui permet Ă  l’instrument de visualiser ou de bloquer sĂ©lectivement des cibles dans son champ de vision.

Un dernier instrument, appelĂ© FGS-NIRISS (Fine Guidance Sensor/Near Infrared Imager and Slitless Spectrograph), construit par l’Agence spatiale canadienne, est un spectrographe du « grand cosmos » capable de mesurer simultanĂ©ment les couleurs spectrales de tous les objets cĂ©lestes situĂ©s dans son champ de vision. La partie FGS de l’instrument aide Webb Ă  se verrouiller sur les cibles avec une grande prĂ©cision. « C’est probablement le meilleur capteur de guidage jamais construit », a dĂ©clarĂ© RenĂ© Doyon, professeur de physique Ă  l’UniversitĂ© de MontrĂ©al et chercheur principal de NIRISS.

« NIRISS et NIRSpec sont complĂ©mentaires », a expliquĂ© Doyon. « Alors que NIRSpec peut sĂ©lectionner des objets individuels… pour NIRISS il n’y a pas de fentes, et donc nous pouvons prendre des spectres pour quelques milliers de sources dans le champ, mais au prix d’une sensibilitĂ© plus faible. » NIRISS est optimisĂ© pour mesurer les spectres d’Ă©toiles relativement brillantes ainsi que d’amas de galaxies massives et de galaxies de faible masse dont la lumière est dĂ©formĂ©e (un phĂ©nomène connu sous le nom de lentille gravitationnelle) par d’autres objets massifs situĂ©s dans la ligne de visĂ©e entre eux et le tĂ©lescope.

Ă€ l’approche du jour du lancement, les astronomes du monde entier sont aussi nerveux qu’ils sont excitĂ©s. Thomas Zurbuchen, qui dirige le bureau scientifique de la NASA, a canalisĂ© leur anxiĂ©tĂ© collective lorsqu’il a Ă©crit rĂ©cemment que le voyage en fusĂ©e lui-mĂŞme ne sera pas le pire moment : « Environ 50 dĂ©ploiements doivent avoir lieu après le lancement pour mettre en place l’Ă©norme système. Avec 344 dĂ©faillances ponctuelles – des Ă©tapes individuelles qui doivent fonctionner pour que la mission soit un succès – ce dĂ©ploiement après le lancement nous tiendra en haleine pendant environ trois semaines. Ă€ titre de comparaison, ce chiffre est trois fois plus Ă©levĂ© que celui des dĂ©faillances uniques liĂ©es Ă  l’atterrissage sur Mars, qui n’a durĂ© que sept minutes. …. Ceux qui ne sont pas inquiets, voire terrifiĂ©s, ne comprennent pas ce que nous essayons de faire. »

Les six premiers mois qui suivent le lancement sont consacrĂ©s Ă  la mise en service de l’observatoire, afin de s’assurer que l’engin spatial et les instruments fonctionnent comme prĂ©vu. Cinq autres mois environ seront consacrĂ©s aux premières observations scientifiques. Des astronomes sĂ©lectionnĂ©s entraĂ®neront le tĂ©lescope sur un large Ă©ventail de cibles, des galaxies lointaines aux planètes de notre propre système solaire, afin d’acquĂ©rir de l’expĂ©rience avec les nuances de ce nouvel instrument et de partager ces connaissances avec le reste de la communautĂ© astronomique – un peu comme les pilotes d’essai de l’armĂ©e de l’air qui essaient un nouvel avion de chasse avant de le dĂ©ployer dans les escadrons de vol.

Les autres premiers utilisateurs seront les « observateurs Ă  temps garanti », c’est-Ă -dire les personnes qui ont passĂ© des annĂ©es de leur vie Ă  planifier et Ă  construire ce nouveau tĂ©lescope et qui seront les premiers Ă  l’utiliser, sans avoir Ă  se battre pour obtenir du temps d’observation. Le JWST a Ă©tĂ© conçu principalement pour la cosmologie de l’espace lointain, mais tout tĂ©lescope de ce calibre fait un peu de tout, et il sera appelĂ© Ă  faire pratiquement tous les types d’observations astronomiques, chaque fois que sa sensibilitĂ© et sa puissance uniques seront requises. (Voir ci-dessous un Ă©chantillon de ces Ă©tudes Ă  temps garanti).

Enfin, les astronomes du monde entier peuvent demander du temps prĂ©cieux en utilisant Webb, dans le cadre de cycles annuels oĂą leurs propositions sont examinĂ©es par des pairs et oĂą les gagnants se voient attribuer du temps d’observation. Pour le « cycle 1 », comme on appelle les premiers projets, 6 000 heures d’observations communautaires ont Ă©tĂ© approuvĂ©es, afin d’Ă©tudier toutes sortes de choses, des noyaux galactiques actifs aux trous noirs supermassifs, en passant par les populations stellaires, les disques planĂ©taires, les exoplanètes et la structure Ă  grande Ă©chelle de l’univers.

Un projet appelĂ© COSMOS-WEBB est le plus important de ces programmes d’observation gĂ©nĂ©rale sĂ©lectionnĂ©s pour la première annĂ©e du tĂ©lescope. Le JWST se concentrera sur l’Ă©quateur cĂ©leste, a dĂ©clarĂ© Jeyhan Kartaltepe, astronome Ă  l’Institut de technologie de Rochester, qui codirige une Ă©quipe de 50 scientifiques. « Nous allons crĂ©er une carte physique des galaxies les plus anciennes avec les dĂ©calages vers le rouge les plus Ă©levĂ©s », a-t-elle prĂ©cisĂ©. « Avec Hubble, nous pouvions Ă©tudier les galaxies… jusqu’Ă  z~6 [une mesure du dĂ©calage vers le rouge] et sans beaucoup de dĂ©tails. Avec le JWST, nous pouvons aller jusqu’Ă  z~10 avec une meilleure rĂ©solution Ă  tous les dĂ©calages vers le rouge. »

Caitlin Casey, co-investigatrice de COSMOS-WEBB et astronome Ă  l’UniversitĂ© du Texas Ă  Austin, a dĂ©clarĂ© qu’elle s’attendait Ă  voir des galaxies datant de seulement 300 Ă  400 millions d’annĂ©es après le Big Bang : « C’est une petite fraction de l’âge de l’univers et bien au-delĂ  de ce que Hubble pouvait faire. Tout l’enjeu… est que nous n’allons pas seulement trouver des galaxies, mais [dĂ©couvrir]… Ă  quel point elles sont localisĂ©es ou groupĂ©es. »

Pour John Mather, le laurĂ©at du prix Nobel qui travaille sur ce projet depuis avant que Kartaltepe et Casey ne soient au lycĂ©e, le jour du lancement se fait attendre. « Pour moi, je suis ravi de voir qu’une idĂ©e Ă©crite dans un petit livre par le comitĂ© de Dressler est maintenant devenue rĂ©elle », dit-il. « Le pouvoir est Ă©tonnant. Je me sens privilĂ©giĂ© que des gens puissent rĂ©ellement faire fonctionner ce matĂ©riel de vol. »

Quant Ă  ce que le JWST pourrait nous apprendre sur l’univers, « j’espère trouver quelque chose que personne n’a vraiment imaginé », dĂ©clare Mather. « La nature a quelques astuces… et je pense que nous allons les voir ».